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Les linéaments d’une Charte

Caix - Vue générale de l’église 
(source : C. Duhamel-Decéjean. La Picardie historique et monumentale. Tome II, arrondissement de Montdidier. Société des antiquaires de Picardie, Fondation E. Soyez. Amiens : Imprimerie Yvert et Tellier ; Paris : Librairie A. Picard et fils, 1901)

Dix années séparent la rédaction du présent article de la visite du comble de l’église Sainte‑Croix, qui fait l’objet des lignes qui suivent. La localité de Caix (Somme), en Santerre, située sur une ligne droite virtuelle qui mènerait le voyageur de Paris à Bruges, est le lieu de construction de cet édifice classé au titre des Monuments historiques par arrêté du 16 octobre 1906. L’église de Caix est assurément la plus intéressante du canton de Rosières au point de vue architectonique. C’est aussi l’une des plus belles par le majestueux aspect qu’elle présente, lorsqu’on la découvre des hauteurs environnantes et des chemins très nombreux tracés dans sa direction. La silhouette de son clocher est tout à fait imposante et elle diffère absolument de celle des autres clochers de la région. Le bourg de Caix […] s’étend sur le versant nord d’un encaissement très profond […] se dirigeant vers l’ouest. L’église est à mi‑côte. Elle porte les caractères des XIVe, XVe et XVIe siècles […]. Elle est liturgiquement orientée1.

Le comble des bas‑côtés de l’église constitue ici le cœur du sujet ou, plus particulièrement, les travaux de consolidation menés en 1908 par Henri Deneux (1874‑1969), alors architecte en chef des Monuments historiques.

Originaux – sans être, pour autant, uniques – ces travaux représentent un jalon dans l’histoire de la conservation et de la restauration des monuments. C’est sans doute à ce titre qu’ils furent cités – près d’un quart de siècle après leur réalisation – par Pierre Paquet (1875‑1959), confrère d’Henri Deneux et inspecteur général des Monuments historiques, lors de l’exposé sur Le ciment armé dans la restauration qu’il prononça à la Conférence d’Athènes sur la conservation artistique et historique des monuments, organisée entre le 21 et le 30 octobre 1931 : aujourd’hui, il faut consolider et assurer la conservation des monuments en respectant même les erreurs de construction, celles‑ci ayant permis souvent de suivre l’évolution de l’architecture, de comprendre le passage d’une disposition à une autre, de fixer des dates. À cet effet, bien des essais ont été tentés, et celui qui semble avoir donné jusqu’alors les meilleurs résultats est l’emploi du ciment armé. […] Il est facile de comprendre les inquiétudes que pouvait soulever tout d’abord l’application d’un tel système de construction dans les édifices du Moyen Âge ; c’était introduire dans leur structure profondément élastique des éléments essentiellement rigides, susceptibles de désorganiser leur équilibre. […] L’application du ciment armé est donc limitée maintenant à des travaux en général cachés, et qui ne modifient pas les systèmes de construction, tels que consolidation des murs, couvertures, voûtes, charpentes, planchers, ossatures, etc. […] Dans plusieurs églises où des murs se fissuraient par suite de la poussée des voûtes de la nef, on a placé dans le comble des bas‑côtés des contrefiches en ciment faisant office de contreforts. Ces étais ont suffi pour enrayer le déversement des murs que les arcs‑boutants mal placés n’avaient pu empêcher, ils ont formé une consolidation invisible de l’extérieur et de l’intérieur, sans modifier aucunement la disposition de l’édifice (Caix, M. Deneux, architecte)2. Depuis plus d’un siècle maintenant, le comble des bas‑côtés de l’église Sainte‑Croix de Caix dissimule ces étais permanents qui stabilisent l’édifice.

Vue de l’un des éléments en ciment armé
(cliché des auteurs)

Si la disposition élaborée et mise en œuvre à Caix par Henri Deneux est – dès lors – connue des restaurateurs et reconnue pour son efficacité, elle est – depuis – régulièrement enseignée et publiée.
Georges Duval (1920‑1993)3, architecte des Bâtiments civils et Palais nationaux (à partir de 1956), architecte en chef des Monuments historiques la même année, inspecteur général des Monuments historiques (à partir de 1981) et professeur au Centre d’Études Supérieures d’Histoire et de Conservation des Monuments Anciens4 à Paris (durant plus de quinze années), explicite en ces termes l’intervention d’Henri Deneux dans cette église de la Somme : c’est à ma connaissance, la plus ancienne consolidation par pince5 en béton armé ; elle fut réalisée pour stabiliser le déversement du mur sud de la nef. C’est en effet, en 1908 que l’architecte Deneux imagina de reprendre les poussées des voûtes de la nef côté sud par ce procédé. En effet, si les voûtes de la nef sont contrebutées côté nord par un arc‑boutant dissimulé dans les combles du collatéral nord, aucune disposition de ce genre n’existe sur le côté sud6.
En 1997, Benjamin Mouton (1948‑), également architecte en chef des Monuments historiques (à partir de 1980), inspecteur général des Monuments historiques (à partir de 1994) et professeur associé à l’École de Chaillot (pendant plus de trente années), cite – aussi – les travaux menés par Henri Deneux sur cette église de la Somme pour illustrer l’emploi du béton armé – ou, plus précisément, devrait‑on dire : du ciment armé – dans le renforcement des structures anciennes et classifie (dans un article paru en 1997 dans la revue Monumental) l’intervention de l’architecte à Caix parmi les contrebutements employant les techniques des équerres : pour l’église Sainte‑Croix,le contrebutement qui est au nord sous forme d’un arc‑boutant n’existe pas au sud. On procède à la mise en place d’une équerre en béton armé prenant appui sur le gouttereau du bas‑côté7. En 2018 (dans son imposant et important ouvrage qui se veut n’être qu’une promenade), le même auteur reprend l’exemple de cette église de la Somme et reconduit l’idée d’une asymétrie des contrebutements : au nord par un arc‑boutant, inexistant au sud, complété par une équerre passive8 dans le comble de ce bas‑côté.
Intrigués par ce défaut de symétrie – comment le jeu d’équilibre des forces d’une structure élastique (pour reprendre le terme employé par l’architecte Pierre Paquet), caractéristique des architectures anciennes, peut‑il fonctionner avec la mise en œuvre ponctuelle, et dissymétrique, d’éléments rigides ? –, nous nous sommes, alors, décidés à demander à l’édile la possibilité d’accéder au comble de l’édifice, afin de tenter de mieux comprendre une telle disposition.
Ainsi, avons‑nous découvert la mise en place de six étais permanents en ciment armé – parfaitement conservés – dans les combles des bas‑côtés, au droit des contreforts, pour stabiliser l’édifice : trois mis en œuvre au sud de la nef, les trois autres au nord. Lors de cette visite, la disposition élaborée par Henri Deneux pour conforter l’église Sainte‑Croix nous apparut donc symétrique et, en cela, conforme aux caractéristiques volumétriques et structurelles de l’édifice.

Asymétrie des contrebutements9 : les travaux de confortement de l’église Sainte‑Croix auraient‑ils été réalisés en deux étapes, l’une au sud, au XXe siècle naissant, sous la direction d’Henri Deneux, alors récemment devenu architecte en chef des Monuments historiques ; l’autre au nord, quelques années plus tard, pour harmoniser le système statique ?

Devis établi pour les travaux à entreprendre sur l’église de Caix
(source : archives départementales de la Somme)

Le devis descriptif et estimatif concernant les travaux à exécuter en vue de l’établissement d’étais en ciment armé en remplacement des arcs‑boutants de la nef, daté du 21 avril 1908 et conservé aux archives départementales de la Somme10, fait mention de six étais semblables en ciment armé à réaliser ; le règlement de compte général, approuvé le 23 novembre 1909, pour un montant équivalent au devis estimatif, confirme que les deux entreprises adjudicatrices ont effectué les travaux de confortement, conformément au projet élaboré par l’architecte Henri Deneux au début du XXe siècle, suite aux observations qu’il avait pu faire sur place. Ainsi, le 15 avril 1908, dans un rapport relatif à des travaux d’extrême urgence, décrivait‑il les désordres qu’il avait pu constater, lors d’une récente visite, […] les arcs‑boutants, sous comble des bas‑côtés de la nef [étant] sur le point de rompre. En effet, leur forme, tout à fait irrationnelle, a déterminé un mouvement inquiétant à l’ensemble de l’édifice. Tandis que les joints des arcs du bas‑côté sud sont ouverts par le haut, la partie inférieure des claveaux brisée par compression (la pierre étant très tendre), les arcs du bas‑côté nord présentent des désordres absolument opposés. Les joints sont ouverts par le bas et les claveaux se brisent par leur partie supérieure. L’ensemble de ces désordres, d’autant plus inquiétant que la pierre ne présente aucune résistance, indique un déversement de l’édifice vers le sud. Les arcs‑boutants n’étant pas chargés [ils] se déforment avec la plus grande facilité et n’opposent aucune force au mouvement en question11.
Pour éviter que ces arcs‑boutants ne rompent, il fut décidé de les mettre sur un cintrage en maçonnerie de brique12, mais cette disposition ne parvint toutefois pas à résoudre le défaut statique constaté par l’architecte. En effet, cet état de choses – provisoire – [restait] encore défectueux puisque le point de poussée des arcs‑boutants [était] toujours mal placé et la pierre qui [constituait] ces arcs complètement brisée13. Peu de temps après ces travaux d’urgence et la consolidation sommaire des arcs en pierre défectueux, Henri Deneux proposera la suppression de ceux‑ci et leur remplacement par des étais en ciment armé destinés à reporter la poussée des voûtes de la nef sur les arcs doubleaux des bas‑côtés14.
Une semaine plus tard, le 28 avril 1908, par un rapport à la Commission des monuments historiques, l’architecte et inspecteur général des Monuments historiques Paul Boeswillwald (1844‑1931) demandait à celle‑ci d’allouer les crédits pour la réalisation de ce projet de consolidation, masqué d’ailleurs par la toiture des bas‑côtés15. C’est cette intervention qui est encore visible, plus d’un siècle après sa réalisation, dans le comble de l’église Sainte‑Croix de Caix, de part et d’autre de la nef en remplacement des six arcs en pierre16.

En outre, la mise en œuvre de ces éléments de confortement dans le comble de l’église et l’accessibilité d’un tel chantier posèrent une délicate question, pour la résolution de laquelle il fut proposé que soit pratiquée, dans chaque couverture de bas‑côté, une brèche de 1m.00 de largeur environ pour permettre le montage des matériaux et l’accès au‑dessus des voûtes17. Au‑delà de cette question pratique, une autre problématique – statique – devait encore être résolue avant le démarrage des travaux : comment procéder pour empêcher le dévers, voire la chute, du mur établi au‑dessus de la grande‑arcade durant le laps de temps qui allait s’écouler entre la suppression de chaque arc‑boutant en pierre et la construction définitive de chaque étai en ciment armé ?
Pour stabiliser le mur gouttereau sud pendant les travaux Deneux mit en place un étaiement provisoire assez original précisé sur la coupe ci‑après18.

Détail du chaînage destiné à maintenir le déversement du mur sud de la nef pendant l’exécution des étais au sud. Dressé par l’architecte soussigné [Henri Deneux], le 24 Août 1908. (source : MPP/CRMH, cote de conservation 1996/080/0007, document n° 7518)
Ce dessin, daté du 24 août 1908 (que nous reproduisons ici, complété de quelques indications en couleur), présente un détail de la chèvre en bois – ainsi dénommée par Henri Deneux – destinée à maintenir le déversement du mur sud de la nef pendant l’exécution des étais au sud. Cet élément, simple et déplaçable – composé de fers ronds (avec assemblage à lanterne pour faciliter la mise en tension) et de longues poutres de section carrée –, pouvait servir indifféremment au remplacement des arcs‑boutants des bas‑côtés sud et à ceux établis au nord.
Souvent ingénieux et économe dans ses installations de chantiers19, par le dessin de cet étaiement provisoire, Henri Deneux procède ici au détournement d’un engin d’antan : une chèvre à haubans servant, dès le Moyen Âge, au levage de lourdes charges sur les chantiers de construction. À Caix rien n’était à lever, mais la charge – ou, plus exactement, la poussée des voûtes de la nef – était essentiellement à reprendre (temporairement) pour maintenir l’édifice en équilibre durant l’absence (momentanée) de contrebutement, c’est‑à‑dire avant la suppression des arcs‑boutants en pierre et jusqu’à l’établissement des étais permanents en ciment armé. Si la forme choisie et la position légèrement inclinée de cette chèvre rappellent la machine à soulever des fardeaux20, les fers ronds qui remplacent, ici, les cordes, ainsi que l’absence de poulie et de treuil figent l’outil d’hier dans l’image de sa solidité.
C’est le dessin de ce chaînage destiné à maintenir le déversement du mur qui servit d’illustration aux publications des architectes et enseignants, ci‑avant, cités. Par ce dessin, Henri Deneux n’illustra pas tant le projet de consolidation à mener (bien que celui‑ci y figure également, en partie) qu’il chercha à représenter une manière de procéder pour mener à bien le projet (y compris en phase chantier). Par commodité – ou pour des raisons didactiques – il a représenté simultanément, sur une même coupe transversale, trois moments du projet. Ainsi voit‑on sur le bas‑côté nord (à gauche du dessin) l’état d’origine, avant 1908 ; sur le bas‑côté sud (à droite du dessin) l’état projeté, après 1908 ; et – en même temps – l’étaiement provisoire qui, durant le chantier, allait lui permettre de passer de l’état d’origine à l’état projeté.

Si Henri Deneux – en optant pour une représentation diachronique – a condensé sur une même vue en géométral les états, les étapes, les procédés et les moyens pour mettre en œuvre le projet de consolidation de l’église Sainte‑Croix de Caix, la planche dont il est l’auteur ne résume pas – pour autant – la réalité statique qui permet à cet édifice de traverser le temps. Les vieilles pierres et les vieux papiers se complètent pour écrire une histoire des techniques qui aura – aussi – contribué à l’élaboration d’une doctrine ; les combles comme les magasins en sont les réserves précieuses.

  1. Charles Duhamel‑Decéjean. La Picardie historique et monumentale. Tome II, arrondissement de Montdidier. Société des antiquaires de Picardie, Fondation Edmond Soyez. Amiens : Imprimerie Yvert et Tellier ; Paris : Librairie A. Picard et fils, 1901 retour
  2. Pierre Paquet. Le ciment armé dans la restauration. In La Conférence d’Athènes sur la conservation artistique et historique des monuments (1931), édition établie par Françoise Choay aux Éditions de l’Imprimeur, 2002 retour
  3. Nous renvoyons ici à la brève notice biographique publiée dans l’ouvrage rédigé par Alain‑Charles Perrot, Les architectes en chef des Monuments historiques. Levallois Perret : HM Editions, 1994. retour
  4. En 1887, au musée de sculpture comparée installé à Paris, place du Trocadéro, une chaire d’histoire de l’architecture française est créée et confiée à l’architecte Anatole de Baudot (1834‑1915). En 1970, cette formation aux métiers de la conservation du patrimoine architectural est dispensée au Centre d’Études Supérieures d’Histoire et de Conservation des Monuments Anciens ‑ CESHCMA alors créé, puis devient, en 1998, le Centre des hautes études de Chaillot, aujourd’hui devenu l’École de Chaillot retour
  5. Deneux lui donne le nom d’étaiement en ciment armé (note de Georges Duval dans son texte) retour
  6. Georges Duval. Restauration et réutilisation des monuments anciens. Techniques contemporaines. Liège : Éd. Mardaga, 1990 retour
  7. Benjamin Mouton. Le béton armé dans le renforcement des structures. Monumental, n° 16, mars 1997 retour
  8. Benjamin Mouton. Sens et reconnaissances du patrimoine architectural. Paris : Éditions des Cendres – Cité de l’architecture et du patrimoine, 2018 retour
  9. Benjamin Mouton. Sens et reconnaissances du patrimoine architectural. Ibid. retour
  10. Dans la sous‑série 4T, les archives départementales de la Somme conservent des dossiers par monuments historiques ; entre 1907 et 1929, les travaux relatifs à l’église Sainte‑Croix de Caix sont regroupés sous la cote 60T291/10 retour
  11. Rapport de l’architecte Henri Deneux daté du 15 avril 1908 concernant la consolidation provisoire des arcs‑boutants nord et sud de l’église de Caix et conservé à la Médiathèque du patrimoine et de la photographie sous la cote E/81/80/47 retour
  12. Rapport de l’architecte Henri Deneux daté du 15 avril 1908. Ibid. retour
  13. Rapport de l’architecte Henri Deneux daté du 15 avril 1908. Ibid. retour
  14. Rapport de l’architecte Henri Deneux daté du 15 avril 1908. Ibid. retour
  15. Rapport de l’architecte Paul Boeswillwald à la Commission des Monuments historiques daté du 28 avril 1908 relatif à la restauration de l’église de Caix et conservé à la Médiathèque du patrimoine et de la photographie sous la cote E/81/80/47 retour
  16. Huit arcs en pierre avaient été élevés (à une date inconnue) dans le comble de la nef, au droit des contreforts : quatre au nord et quatre au sud. Six arcs furent supprimés lors de l’intervention proposée par Henri Deneux ; en mai 2014, deux arcs sont toujours visibles dans le comble, à l’est, du côté du chœur. retour
  17. Rapport de l’architecte Henri Deneux daté du 21 avril 1908. Ibid. retour
  18. Georges Duval. Restauration et réutilisation des monuments anciens. Techniques contemporaines. Ibid. retour
  19. Nous pensons ici – en particulier – à l’échafaudage démontable et mobile prenant appui sur les galeries du triforium élaboré par Henri Deneux pour la restauration des voûtes de la cathédrale de Reims après la Première Guerre mondiale. retour
  20. Définition du mot chèvre proposée par Pierre Chabat dans son Dictionnaire des termes employés dans la construction. Paris : A. Morel et Cie., éditeurs, 1881 retour