Avant même d’avoir vu le jour, c’est‑à‑dire : avant même qu’elle puisse être – à proprement parler – reconnaissable, Clélie avait été identifiée. Non qu’elle fût attendue, mais parce que dès avant qu’elle ne se présente, un numéro lui avait été attribué : 1288
. Ce numéro, imprimé en caractères noirs dans une épaisse police sur une étiquette autocollante remise en trois exemplaires, ne manqua pas d’interpeller ses apparentés qui en firent la remarque à la personne qui les accueillait en ce maussade après‑midi d’un erratique mois d’avril, qui venait tout juste de voir tomber la neige sur quelques cerisiers pourtant déjà tout de printemps parés. Clélie n’avait alors pas véritablement commencé à être conçue ; trop jeune encore, elle n’avait pas même reçu son prénom, que – déjà – celui‑ci était oblitéré par un numéro, comme l’eût fait un matricule.
Pourquoi un tel protocole ? Pourquoi ce numéro 1288
avait‑il été choisi pour Clélie ? Quel pouvait être le sens à donner à cette préliminaire attribution ?
Ce numéro ne pouvait – visiblement – pas correspondre à une date… Fallait‑il – pour comprendre – le décomposer : 1 288
, 12 88
, 128 8
, … ? Fallait‑il associer quelques lettres aux nombres le composant, comme pour déchiffrer une énigme ?… Autant de possibilités d’interprétation que de questions, qui ne trouvèrent alors aucune réponse satisfaisante, restèrent en suspens.
Vaille que vaille, Clélie – comme elle serait finalement dénommée à l’issue de son élaboration, car le choix d’un prénom peut aussi porter le récit d’un processus de création, ou le début d’une histoire – allait participer à un critérium, dans un pays étranger, au prix de quelques mois de travail pour sa préparation, afin qu’elle puisse se présenter devant le jury.
Passa le printemps, qui céda le ciel à l’été, au début duquel, de retour en cette contrée où quelques mois auparavant Clélie avait été identifiée, une fois qu’elle eût passé l’épreuve, au détours de quelques paroles échangées avec l’hôtesse ce matin‑là, ce mystérieux numéro – resté en souffrance – se trouva à nouveau aiguillonné et en proie à de nouvelles hypothèses, lorsque les apparentés de Clélie apprirent que quelques 330 autres entités avaient – aussi – manifesté leur intérêt pour ce critérium. Les questions recommencèrent à affluer : ces entités s’étaient‑elles également vu attribuer un numéro au cours du printemps ? Le numéro 1288
, reçu en cette neigeuse journée d’avril, pouvait‑il correspondre à un rang ? Fallait‑il penser que le nombre 288
– membre d’une série qui en aurait compté 330 – avait été complété par le chiffre 1
, comme le symbole – en numérologie – du commencement ou de la singularité ?… D’autres possibilités d’interprétation, mais aussi d’autres questions, qui ne trouvèrent toujours aucune réponse satisfaisante, demeurèrent en suspens.
Dans le laps de temps qui s’était écoulé entre cette maussade journée d’avril – le 18 – et cette journée de juin – le 21 –, au sortir d’une brûlante semaine au cours de laquelle le soleil n’avait fait que s’élever de plus en plus haut pour atteindre son zénith la veille et marquer ainsi l’entrée dans la saison estivale, Clélie s’était vu attribuer un autre numéro : 65
. Ce jour là – un peu partout en France – on s’apprêtait à célébrer la musique, mais Clélie n’était pas à la fête.
Ce jour‑là Clélie était ailleurs : elle portait une étiquette sur laquelle avait été imprimé le numéro 65
et en face d’elle se tenait la seule personne en possession des inscriptions nominatives
; en ce deuxième jour d’un été naissant, mais déjà aride, la personne qui, quelques mois plus tôt – au seuil de la procédure –, lui avait attribué le numéro 1288
, l’avait accueillie ici en lui assignant le numéro 65
.
Ainsi, avant même que le jury n’ait posé le regard sur elle, Clélie avait – déjà – fait l’objet d’un classement ; avant l’épreuve, Clélie se trouvait – déjà – être la dernière d’une série qui aurait dû compter 74 individualités, mais à laquelle 9 avaient – en chemin – renoncé à se présenter : des 65 participants effectivement présents, Clélie était la 65ème.
Pourquoi, ce jour‑là, le numéro 65
– la dernière place – lui avait‑il été attribué, alors que d’autres concurrents étaient encore en chemin ?
Dernière avant même que tous ne soient rendus, Clélie était vouée à fermer le ban.
Chercha‑t‑elle à fraterniser ou à côtoyer quelques semblables ? Pourquoi l’aurait‑elle fait ?
Chercha‑t‑on pour elle quelque parentèle ou quelque cousinage ? Oui, cela semblait avoir été fait.
Mais pourquoi ?
Elle attendait – là –, que ses concepteurs viennent la récupérer ; elle attendait, sage – sur sa chaise –, au bout de la rangée, à la 65ème – et dernière – place ; elle attendait, isolée – sans pareil –, tandis qu’à côté d’elle des familles avaient été réunies.
De nouvelles questions émergèrent, mais ne trouvèrent – là encore – aucune réponse qui vaille.
Pourquoi ne pas avoir assumé l’engouement suscité ? Pourquoi ne pas avoir considéré chacune des individualités s’étant – en tant que propositions autonomes – présentées d’elles‑mêmes, dans la spontanéité du travail offert ?…
Le contexte de naissance de Clélie se situe dans le district du Lac, dans une commune posée sur la frontière des langues. Dans cette commune, l’essor économique était tel que, depuis quelques années, les autorités locales s’étaient mises à réfléchir au cadre de vie et d’apprentissage des enfants. C’est ainsi qu’une nouvelle école avait été inaugurée deux ans auparavant ; c’est pourquoi une crèche devait ouvrir pour la rentrée, d’ici quatre ans.
Si le district du Lac comprend une commune sans aucun habitant – peuplée uniquement de chênes –, il se disait aussi que la commune pour laquelle Clélie avait été conçue totalisait une cinquantaine de nationalités différentes : ses habitants représentant ainsi une ouverture – voire, un hommage – au pluralisme. L’usine qui y avait été implantée en 1958, n’était sans doute pas étrangère au développement de cette localité, ni à ce métissage.
Pour autant, malgré l’ouverture à la diversité affichée en ce lieu, Clélie – à défaut de parentèle – allait être mise à ban.
Faute au nombre argueront certains : 330 intéressés, 65 entités accueillies ; faute de temps infèrerons les autres : 2 journées seulement pour faire connaissance avec tous, dans leurs différences, leurs particularités, leurs singularités et leurs nuances ; pour considérer la pertinence des réponses apportées ; pour découvrir, comprendre, évaluer, débattre entre membres du jury et in fine proposer un classement. Effectivement, dans le temps imparti – mais qui aurait pu être tout autre –, la tâche n’apparaissait pas aisée.
Alors pour permettre au jury de mener à bien sa tâche – mais peut‑être aussi pour la simplifier – des rapprochements furent faits : des familles furent constituées, dans lesquelles Clélie – apparaissant dissemblable – ne se retrouva pas ; reléguée qu’elle fut à l’extrême fin d’une liste composée. Mais par qui ?
S’interrogeant alors sur le sort de Clélie – mais aussi sur celui de quelques 64 autres individualités –, parcourant les rangées et – en pensée – ce qui s’était déroulé durant ces quelques mois : entre ce printemps neigeux et ce début d’été déjà brûlant – entre le 18 et le 21 –, et réfléchissant au chemin parcouru, une question se présenta soudain comme la cristallisation de toutes celles restées en suspens : en quoi l’attribution de numéros – ne pouvant relever d’autre chose que d’une classification faite a priori, puisqu’antérieure au déroulement du jury –, fussent‑ils pour aider quelques comparaisons – aussi justifiables soient‑elles –, pouvait‑elle prétendre participer de l’ouverture dont la consultation – pourtant – se prévalait ?
La présence de Clélie – sans famille – dans cette commune lacoise métissée sans être, toutefois, véritablement cosmopolite, n’a pas de lien avec l’aventure (ni le sort) de Rémi – né sous la plume d’Hector Malot –, si ce n’est que, comme lui – et comme d’autres –, elle aura cherché l’ajour en participant à ce concours d’architecture en procédure ouverte
, pour lequel elle aura tenté – au prix de quelques mois d’un travail mené à bien plaire – d’apporter au programme une traduction qui soit sensible au lieu ainsi qu’aux personnes qui y vivent et le font vivre, mais sa voix – sans écho – n’aura pas su porter.
Après Clélie, le rapport du jury se clôt et le silence qui se fait alors n’éteint pas les questions.
